Je voulais essayer juste une fois. Merci Cubik , effectivement , c'était pas bien compliqué...
Et en plus Heath Ledger est mort.
Mais si. Le cow-boy blond de " Brokeback mountain".
Six heures du mat , un oeil ouvert sur les deux , et la sale nouvelle qui filtre mine de rien entre les résultats du tennis et la météo.
Putain je déteste me réveiller avec les infos.
Fait chier. Pourquoi faut-il que les plus brillants soient souvent les plus filants. So long , Heath. Qui accessoirement avait mon âge.
J'ai beau fuir l'ordi depuis quelques jours , je dois assumer la fonction première de ce blog qui est , rappelons-le sans l'avoir dit explicitement d'ailleurs , de compenser les séances de
psy que je refuse désormais de me coltiner et de mettre des mots sur ce qui ne PEUT PAS sortir de ma bouche , même en présence des gens qui me connaissent comme leur poche.
Vous , là , mes petits canards. C'est quand même pour vous que je le fais , mmm.
Hop hop , un article par sujet de fond , on a bientôt fait le tour mais il reste tout de même à régler son compte au syndrome de janvier-février.
Seigneur que je déteste essayer de parler de ça.
Je préviens tout de suite , inutile d'entamer le petit couplet du " c'est normal , c'est le temps qui veut ça , le manque de luminosité , tout ça..."
Je le SAIS bien. Je ne suis pas aveugle , je vois bien les gens tomber comme des mouches autour de moi et les arrêts-maladie fleurir chez mes collègues les plus costauds. Et je me doute bien que
ni la grippe ni la gastro n'en sont totalement responsables.
Janvier-février , l'après-fêtes , le centre-hiver , tout ce qu'on veut , c'est la période spéciale déprime.
Soit.
Mais quand même. Janvier-février , c'est l'empire de la Twilight Zone. Une nuit de trente jours , comme dans le film de vampires ( qui n'est PAS une daube , mais un film de genre ).
Et c'est fatiguant.
Pas pour le corps , hein. Ca épuise l'âme.
De tout faire pour se reposer , se regonfler , se préparer , et trébucher malgré tout.
De croire que cette année , on va y arriver , qu'il n'y a pas de fatalité , qu'avec l'âge et l'expérience , on va anticiper et brider la bête.
Qu'on va au moins repousser l'échéance le plus loin possible.
En vain.
Je hais cette horloge interne maudite qui se met à sonner le glas quoi qu'il arrive au passage des vacances de Noël. Ce qui m'épuise , c'est d'exécuter inlassablement ce marathon de bête de somme
et de tomber à genoux , immanquablement , bien avant la ligne d'arrivée.
Et le même cirque de recommencer.
Sentir l'espoir s'évaporer en une nuit et porter en soi un goût de fin du monde perpétuel.
Avoir envie de vomir la moindre nourriture par incapacité à recevoir quoi que ce soit.
Eprouver du lever au coucher le besoin lancinant d'arracher quelque chose , comme une dent gâtée dont les racines s'enfonceraient dans le crâne.
Ne plus supporter la vision de son visage , autant pour ce qu'il reflète que pour ce qu'il cache.
Avoir désespérément besoin de réconfort , mais ne pas supporter la moindre sollicitude.
Devenir hermétique à toute forme de joie , de désir , de plaisir et d'amour.
Haïr tout et tout le monde à force de tension et d'angoisse contenues.
Prendre des médicaments comme on se fait un shoot.
Se sentir dépassé par le moindre acte à accomplir , et être au bord des larmes parce qu'on SAIT qu'il faut rentrer les poubelles mais que , absurdement , c'est TROP DUR.
Ne plus voir que ce que l'on n'est pas et ce que l'on n'a pas encore fait. Tout en scrutant ce que les autres sont et ce qu'ils ont , eux , déjà fait.
Attendre d'être capable de pleurer et rester , en attendant , un bloc de mutisme.
Etre dans l'incapacité totale de PARLER de ça , et ne l'écrire que dans la douleur.
Et dans la honte.
Car le plus dur , le plus immuable :
Se cogner , année après année , contre l'absurdité de cette convulsion de l'âme et se ronger de culpabilité.
Parce qu'on ne sait pas ce que c'est , qu'on ne le saura certainement jamais , malgré les thérapies , malgré les généralistes et leur Magné-B6 , malgré l'écoute rassurante des gens qu'on
aime.
Parce qu'on est peut-être cinglé , juste cinglé , et que ce vide hivernal est peut-être le trou dans la trame habituellement rassurante de notre vie.
Un trou dont on essaye à tout prix de détourner les yeux pour ne pas tomber dedans.
Avantage de l'habitude , tout de même , puisqu'il faut bien en trouver un :
Savoir que ça passera comme c'est venu.
Elle savait de quoi elle parlait , Barbara.
Et aussi , évidemment :
Se relire et lutter pour ne pas refermer l'ordi aussi sec. Parce que sa propre écriture est le reflet le plus terrible de tout ce qu'on ne supporte plus chez soi.
Mais qu'il faut bien assumer , hein ?
Ca comme le reste.
Voilà , ça c'est fait , je n'aurais pas eu le courage de l'écrire pour moi tout seule.
Je peux cocher la case " verbalisation du malaise hivernal" , et revenir vous sonner les cloches quand je serai redevenue la Frédérique pimpante et casse-bonbons qui vous enverra chier d'un
retentissant " Bordel mais OUI , je vais bien ! Pourquoi tout le monde veut absolument que je DEPRIME ? "
Et on en rigolera , mes petits canards.
Comme chaque année.
Deux , c'est bien. Trois , déjà moins. Quatre , c'est le début de la crise. Et puis cinq , et d'autres ensuite...
Ces derniers temps , j'ai l'impression tenace de subir une oppression qui n'est pas la mienne.
Je tourne mon oreille vers l'intérieur , j'écoute attentivement , mais je n'entends rien.
C'est bien des alentours que me parviennent ces gémissements.
Une véritable rafale. 2008 , les carottes sont cuites.
Tout le monde a trente ans.
Et c'est L'AFFAIRE du siècle.
Alors vous me rétorquerez à juste titre , ferme ta grande gueule d'analyste à la gomme, tu es à plus d'une année du cap fatal , tu ne peux PAS comprendre.
C'est vrai. Même si , en cherchant l'âge d'une copine qui est de la même année que moi , j'ai réalisé pour de VRAI que je vais avoir 29 ans sous peu.
Alors que 29 ans , ça ressemble à ma grande soeur. Pas à moi.
Mais ce seront les miens , je prends , hop , pas de détail. Soit.
Dans la foulée , Pascou la reine des barmaids paye un coup pour ses 40 ans... tout en affirmant que c'est la dernière fois qu'elle fête son anniv.
Bien.
Et je reviens tout juste d'un blog ( voir le lien Ressepire , je ne me fais pas chier à chercher comment créer un VRAI lien dans cet article , je ne sais pas le faire et je n'ai pas que ça à
foutre ) où l'auteur avale de toute évidence avec quelque difficulté de déglutition ses 50 ans.
OK.
Me voilà donc ballotée d'un copain à l'autre , d'une tenancière de café à un bloguiste inconnu dans une rafale de soupirs à fendre le coeur.
30.40.50.
Bang bang.
Je ne comprends pas. Je fais ma mauvaise tête de veau , je le reconnais , mais je ne comprends pas.
Tout d'abord parce que chaque année qui passe semble nous rapprocher de nous-mêmes et nous éloigner de la carcasse déglinguée de notre adolescence. Lorsque je nous regarde , tous et toutes ,
frères et soeurs d'adoption , je nous trouve et plus beaux , et plus équilibrés , et plus épanouis que les jeunes pousses mal taillées que nous étions il y a dix ans.
Prosaïquement , mes enfants , regardez les photos de notre prime jeunesse : honnêtement , on soutient sans souci la comparaison. Et c'est peu de le dire.
Mais si , toi aussi. Souviens-toi du " casque" . Ca valait le coup de faire légèrement contrepoids.
Nous sommes des trentenaires beaux comme des dieux et ce, grâce à tout l'alcool bu et à toutes les clopes fumées durant ces dix années de grand n'importe quoi.
Quand je fais le tour de mes différentes coupes de cheveux , je suis contente de ne pas avoir fait de stand-by.
Ensuite parce que je paye ma vodka-redbull à celui ou celle qui OSE m'affirmer les yeux dans l'écran qu'il replongerait avec allégresse dans la vie qu'il menait il y a 10 ans. Ou même 5. Voire
même 2.
Flash-back , les enfants. C'est vrai , beaucoup de fulgurants éclairs de bonheur intense , mais aussi :
Nos flacons de Lexomyl et de Xanax , nos problèmes de thune , notre solitude , notre peur de l'avenir comme un grand vide nébuleux à nos pieds , nos plans cul merdiques , notre grand écart
impossible entre hargne adolescente et responsabilités imposées. Nos engagements pleins d'espoir. Nos remises en cause douloureuses. Nos ruptures , nos coeurs arrachés.
Que chacun d'entre nous ait le courage de se retourner et de se souvenir , au milieu des trésors qu'il ne faut pas salir et qui restent quoi qu'il arrive figés dans l'or pur , du moment le plus
pourri de son ancienne vie.
Quel âge avions-nous?
Et surtout , y retournerions-nous?
La jeunesse a un prix.
Je crois qu'on a tous bien craché.
Par ailleurs ( et j'emmerde à l'avance les garçons qui rôdent dans les parages et qui peuvent aller se faire une partie de Wii en attendant la fin du paragraphe ) , je pose ma main sur votre joue
, la vôtre sur la mienne , et je vous rassure , les filles. Je me rassure aussi , par la même occasion.
Que l'horloge biologique aille se faire foutre.
Que la médecine aille se faire foutre.
Que nos hommes aillent se faire foutre.
Que notre corps lui-même aille se faire foutre.
A la prochaine dizaine , on se fera toutes appeler " maman" , on sera débordées et heureuses , et on fera nos soirées au vin rouge dans un bordel de cavalcades et de traces de chocolat sur le
canapé.
On les aura , nos enfants.
Toutes trentenaires au ventre vide que nous sommes , on les aura , nos enfants.
Et enfin , par dessus tout...
...parce que nous sommes VIVANTS.
Et que , pour certains d'entre nous , faut être lucide , c'était pas gagné d'avance.
Mes 20 ans ont été les pires années de ma vie. Pendant que je tape , je regarde le tatouage sur mon poignet.
C'est bien pour ça que je l'ai fait , non ?
Pour me souvenir de ce que j'étais. De l'essence de ce que j'étais , ce noyau dur étouffé à l'époque dans une boue de désespoir.
Chaque année que j'accuse est une année de GAGNEE. Avancer en âge , c'est gagner sur les ténèbres.
C'est assumer de mieux en mieux l'adulte que je suis et qui ne ressemble pas à l'image d'Epinal que je désespérais d'atteindre.
C'est repasser d'un trait plus sûr ce qui n'était qu'une esquisse dans tous les domaines , amour , création , convictions.
C'est imposer ma marque , MA marque , sur chacune de ces putains d'années qui constitueront MA vie.
Vieillir , avoir trente ans , puis quarante , cinquante , et soixante , ce sera brûler comme une torche humaine d'une manière que personne n'imitera. Le plus fort et le plus longtemps
possible.
Pas encore convaincus?
Alors faites comme moi , les gars. Un tatouage tous les dix ans pour marquer le coup , ça vous donne un putain de coup de fouet.
Pardon maman , j'ai menti , je crois que ce ne sera pas le dernier.
Et tu n'as plus qu'à me souhaiter d'en avoir beaucoup , beaucoup d'autres.
Je veux qu'on m'enterre avec les traces de mes victoires décennales.
Il faut que je m'habitue à cette idée.
Qu'elle est vieille , qu'elle va mourir.
Mais c'est dur. Je ne pensais pas que ça arriverait si tôt.
Un message sur mon répondeur , jeudi soir , douloureux. Le gars lui-même avait adopté un ton désolé.
" Finalement , ça fera 1150 euros pour le tout. "
Je me suis mordu la phalange de l'index , pour ne pas pleurer.
D'un côté , une facture de malade et ma chérie retapée ; mais pour combien de temps ?
De l'autre , la quasi-certitude qu'elle ne tarderait pas à me claquer dans les pattes.
J'ai finalement tranché : j'ai payé ce qu'il fallait pour qu'elle puisse au moins démarrer , mais j'ai renoncé à changer la courroie. Coupé la poire en deux , quoi.
Et j'ai récupéré la Mégane.
Pas UNE Mégane , pas MA Mégane. La Mégane.
13 ans , 180 000 km , un design de fou relooké par mes soins. A coup d'arbre ( Noël 2005 , une marche arrière hasardeuse , le haillon du coffre défoncé ) , de voiture de vieille connasse (
Septembre 2006 , " attention , on ne SORTAIT pas du parking : je connais le sens des mots , tout de même , je suis prof !" - " Et à ton avis , connasse , pourquoi moi aussi je suis à la MAIF ?
Sors tes papiers , collègue , et ferme ta grande gueule. " ) , de borne de péage autoroutier ( Avril 2002 : " Ah meeeerde , j'ai trop serré à gauche , haaaan..." ) , de nettoyage malheureux ( mai
2002 : " c'est quoi toutes ces griffes ? Peut-être que je devrais pas utiliser le côté grattoir de l'éponge..." ) , mais aussi de vandalisme urbain ( Hiver 2004 , clapet de réservoir d'essence
coupé ; rentrée 2003 , dévissage et vol de l'insigne Renault sur le parking de mon bahut ) .
Mais surtout , ma PREMIERE voiture.
Mars 2002. Je viens à peine d'avoir mon permis , du premier coup certes mais au terme de 50 heures de conduite. Ridicule.
Sauf que je suis , depuis la rentrée , une authentique prof stagiaire , que je touche désormais un salaire mirobolant de 7500 francs et que je peux donc contracter un prêt pour acheter
une VOITURE.
Une vraie , pas à pédales. A moi. Ca tombe bien , mon voisin a une tante fraîchement veuve qui liquide les biens de feu son époux : une voiture dort dans le garage.
Le gars me dit : " 31 00 francs. " , je dis , avertie : " Euuuuuh... OK , banco " et...
... j'entre en possession d'une Mégane de papy bichonnée comme un enfant gâté , fleurant encore le neuf , et affichant à peine 24 000 km au compteur.
Mon entourage s'arrache les cheveux de me voir faire une telle affaire ; dans ma candeur habituelle , je ne capte absolument rien.
Juste que c'est cool d'avoir sa voiture , et même que je peux prendre TROIS passagers à l'arrière , mais que ça fait un peu peur tout de même de rouler toute seule
Enfin , surtout aux autres. Notamment quand je m'arrêtais au milieu d'un rond-point.
Début 2008. La Mégane est remboursée depuis trois ans , et je suis toujours au volant.
Mais la Mégane vieillit.
Stupide comme on s'attache à un gros morceau de tôle.
Moi qui ai tendance à balancer tout déchet , matériel ou non , joyeusement par-dessus mon épaule , j'ai les yeux qui piquent quand je pense à ma voiture.
Vous avez remarqué comme les voitures sont toujours des filles ?
La Mégane :
Multiplier les aller-retours Arras-Lille au milieu de la nuit , pendant les premiers mois , pour le plaisir de faire ce que je voulais , quand je voulais.
Ne plus me lever à 5h30 pour prendre le train qui me permettait d'arriver avant la sonnerie au collège d'Avion où j'étais stagiaire.
Bourrer le coffre avec le matos de camping , descendre à Avignon en regardant défiler les panneaux de direction et les aires d'autoroute , retrouver des herbes sèches dans le coffre en rentrant
dans le Nord.
Entendre un truc se mettre à couiner au niveau des roues alors qu'on est bloqués dans un bouchon , par 50° au soleil , dans les épingles à cheveux d'une route de Croatie. Et flipper en se disant
qu'on ne rentrera jamais.
Ecouter des milliers d'heures de musique , bien plus qu'à la maison. Et chanter , à tue-tête.
Suivre la direction DOUAI-LENS-BETHUNE pour retourner dans le Pas-de-Calais , vers mes parents , vers les copains , et savourer seule cette route que j'aime tellement. Le désert lunaire des
terrils , juste avant Hénin.
Faire l'amour en transpirant comme des veaux dans la chaleur étouffante de l'habitacle en regardant à travers le pare-brise les lapins jouer à cache-cache entre les claies de houblon.
Subir la pire cuite de sa vie en roulant à 70 sur l'autoroute , toutes vitres ouvertes , la radio à fond , en se répétant comme une litanie " je vais y arriver , je vais y arriver , je vais y
arriver..." malgré le fait inquiétant qu'on voit quatre voies au lieu de deux , et pleurer de honte le lendemain à l'idée qu'on aurait pu tuer dix personnes , soi y compris. ( pardon maman je te
JURE que c'est arrivé UNE seule fois et que je ne le ferai plus JAMAIS de TOUTE ma vie )
Se contenter de dire : " J'arrive. " au téléphone , raccrocher aussi sec et enquiller 100 bornes illico pour serrer un copain dans ses bras.
Pleurer et hurler de rage et de peur tout au long de la route qui mène à votre mère désormais officiellement atteinte d'un cancer depuis son coup de fil de 12h30 , épuiser ses larmes et ses cris
inarticulés au volant pour pouvoir tenir le coup face à elle en arrivant.
Etre seule , coupée du monde et pourtant en plein dedans. Et penser , imaginer , rêver.
En six années , j'ai déménagé dans six lieux différents.
Mais j'ai passé presque chacune de mes journées dans la même voiture.
Je me lève , jette un coup d'oeil dans la nuit et fais un petit geste de la main.
Coucou , ma belle.
Maman écrit un article sur toi.
Comme ça , tu seras immortelle.
France Inter ronronne en arrière-plan , les chats tournent comme des requins autour de la table pendant que nous tapotons machinalement de la fourchette dans la purée de carottes. Discussion
intermittente de repas du soir.
" Bonne journée? Mouais , bla bla... les élèves ? Rien , juste le petit Assouad qui m'a traitée de pute entre ses dents , bla bla... ah , pas cool... faudra sortir les poubelles , bla bla...
tiens , Bidule a recouché avec son ex , bla bla...
- Classique. C'est encore mieux après. "
Sur un ton concerté et entendu.
Je suspends ma fourchette , fixe l'intéressé jusqu'à ce qu'il relève le nez , les sourcils innocemment haussés.
" Bah quoi ?
- avec qui ? "
L'intéressé , prudent , baisse le nez et fait mine de manger sa purée le plus naturellement du monde.
" Avec Jennifer."
Jennifer.
Un nom à présenter la météo sur M6.
Je la connais , Jennifer. Au moins de nom. Comme celles qui l'ont précédée , comme celles qui l'ont suivie.
Je la connais depuis ce soir parmi les tous premiers , l'un de ces soirs où l'on fume les cigarettes d'après , à poil dans le lit , les pieds au mur , les membres emmêlés ; ces tous premiers
soirs tâtonnants et précautionneux où l'on commence à forer dans la vie de l'autre pour tenter de savoir si l'on peut s'y faire une place. SA place.
Où l'on ouvre vaillamment la Bible poussiéreuse et méphitique de " ce que l'autre a vécu AVANT " .
Vous savez ? Cette boîte de Pandore dont on sait pertinemment qu'elle devrait rester scellée jusqu'au Jugement Dernier...
... mais dont on ne peut pas s'empêcher de faire sauter le verrou.
La première , c'était qui ?
A quel âge?
C'était bien?
La première qu'il a aimée ? Son nom ? Son visage , son corps ?
Jennifer.
Pendant combien de temps? Depuis combien de temps ?
Et , sous-jacentes , toutes les questions que l'on ne veut pas poser mais que l'on pose malgré tout , par transparence, à travers cet interrogatoire faussement désintéressé.
Etaient-elles plus belles que moi ?
T'ont-elles donné plus de plaisir que moi ?
Les as-tu aimées plus que tu ne m'aimeras ?
Avec la satisfaction farouche d'entendre l'autre nous confirmer au final qu'on est décidément la seule , l'unique , la plus MIEUX , et que sans nous la chair était triste et la vie , de
la merde en bâton.
On est rassuré , convaincu , apaisé. Et naïf.
Nous aurait-il répondu autre chose?
Etant la reine du " Faites ce que je dis , pas ce que je fais " , j'ai toujours imposé aux hommes que j'ai aimés mon passé de pétroleuse et la guirlande d'histoires amoureuses qu'il suppose.
Il m'a toujours semblé parfaitement naturel de leur faire avaler et digérer sans sourciller mes amours absolues , mes plaies mal guéries , mes rodéos canailles , mes garceries passées.
Et la pluralité de mes exs.
Parce que , dans mon couple , je ne tolère qu'un playboy des steppes , et le playboy , définitivement , c'est moi.
D'abord , parce que j'ai toujours fui d'instinct les cavaleurs à longue liste. Par sécurité autant que par orgueil , il faut bien le reconnaître.
Ensuite et surtout , parce que je HAIS chacune des petites putes qui a eu l'outrecuidance de poser la main sur le corps de l'homme qui m'appartient. Qui a volé une part de l'amour qui me revient
, dans son intégralité et sa primeur.
C'est ainsi que la purée de carottes n'a fait qu'un tour dans mon estomac. Parce que , sous la lumière rassurante de NOTRE cuisine , j'ai vu tout à coup sa bouche embrasser une bouche qui n'était
pas la mienne , ses mains sur une poitrine certainement plus gironde , son désir dirigé vers quelqu'un qui n'était pas MOI.
Et j'en ai eu physiquement mal au ventre.
Le mâle est un petit malin. Il renifle la confusion silencieuse de sa moitié et sait la rassurer sur-le-champ à coups de " C'est toi la plus belle " et de " Tu es la fille la plus stupide et la
plus hystérique que j'ai jamais vue et c'est pour ça que je t'aime ".
N'empêche que.
Mon indépendance a toujours été une part non-négociable du contrat , il est d'une évidence limpide que je vois qui je veux , quand je veux et que le malheureux qui avance une moue de jalousie se
fait remettre direct à sa place , mon entourage proche contient presque davantage de garçons ( c'est bien de vous que je parle , mes lapins) que de filles...
Mais la simple idée que l'homme que j'aime ait pu vivre avant de me rencontrer me tord le coeur.
C'est pourtant pas compliqué , merde.
Un homme vierge MAIS naturellement expérimenté , c'est trop demander ?
J'ai été sage aujourd'hui. J'ai bien travaillé.
En dépit du fait que je claironne sur tous les toits que je suis la reine des branleuses et que je n'aime rien tant que traîner mes guêtres, il m'arrive malgré tout régulièrement de me
courber sur mon bureau et de toucher du nez , sur lequel glissent mes lunettes , mes feuilles de papier quadrillé.
Et de gratter , de souligner , de chercher , d'inventer.
Je ne le dis pas trop fort , mais j'aime bien.
D'abord parce que j'enfile alors de nouveau ma peau de bonne élève , comme une paire de pantoufles usées jusqu'à la corde mais imparablement confortables. Je retrouve une position que j'ai
éprouvée durant des milliers d'heures , du petit bureau en contreplaqué de mon enfance jusqu'à la tablette minable de ma chambre d'étudiante.
Allumer la lampe de bureau , étaler ses classeurs , ouvrir ses bouquins , changer de couleur pour les titres , retourner la bibliothèque pour mettre la main sur LE manuel historique adéquat.
Je retrouve l'impression troublante d'avoir fait ça toute ma vie. Ce qui n'est pas tout à fait faux.
Ensuite , parce que je sais alors pourquoi je suis payée. Pas seulement pour faire garderie avec trente mômes hurlants et décérébrés ; mais parce que je connais des choses , que je sais les
transmettre et que j'aime le faire. Parce que j'aime ricaner dans ma barbe en bidouillant une activité stupide qui les fera marrer aussi. Mais qui leur fera retenir , mine de rien , les
terminaisons de cette saloperie de passé simple.
Parce que tout ça , je SAIS le faire.
Mais surtout parce que j'aime ça. Je n'ai jamais bien compris comment pouvaient cohabiter dans ma cervelle et dans mon coeur à la fois mon goût pour les gros mots , les films débiles , les
blagues scato , la musique qui fait du bruit , les gens grossiers et celui , tout aussi prononcé , pour la littérature et le latin.
Surtout pour le latin.
Suffit de voir le régiment de balais dans le cul qui fréquentent la fac de Lettres Classiques pour comprendre mon grattage de tête.
Heureusement qu'il y avait le club des Losers pour me faire sentir moins seule ( un de ces dawas qu'on lui mettait , à Markus , le prof allemand de linguistique grecque...). Marie-Caro qui
ronflait , la tête sur la table , pendant le cours d'histoire romaine. Championne du monde.
C'est vrai , je baisse mon froc , je n'ai pas appris les langues anciennes pour planifier à treize ans ma future carrière de vacancière ; je l'ai fait parce que ça m'a tout de suite plu.
Moi qui suis si parfaitement bordélique et qui DETESTE aller au bout des choses , j'ai toujours aimé triturer pendant des heures les phrases de papys morts depuis deux millénaires , en extraire
des pièces de puzzle , chercher à les assembler au poil de cul près , et ressentir ce rush de fierté et de satisfaction en me disant :
" Ca y est , j'ai compris !"
J'ai toujours aimé emboîter les morceaux de mots comme des Legos , pister leur fantômes dans les nôtres.
Eprouver leurs sonorités heurtées , ou liquides.
J'aime Virgile , la description de la vallée des Songes dans " l' Enéide" . J'aime Cicéron , sa façon de mettre la pâtée verbale aux connards qui ont le tort de ne pas être aussi éloquents que
lui , même si ça ne l'a pas empêché de se faire couper la tête et les mains à la fin. J'aime la " Médée " de Sénèque , parce que c'est la tragédie la plus violente et la plus poignante qui soit.
J'aime Catulle , parce que la première phrase que j'ai eue à traduire en arrivant à la fac était : " Je t'enculerai et je me ferai sucer ". Texto.
Là , tu te dis , respect , ça n'a pas empêché le gars de passer à la postérité.
J'aime les Romains parce qu'ils sont à la fois des esthètes raffinés et des bourrins sanguinaires. J'aime leurs villes , leurs maisons , leurs monuments , leur sens du spectacle , leur goût pour
les arts. Et j'aime leurs batailles , leurs assassinats , leurs coups d'Etat , leurs glaives passés à travers le corps pour un oui ou pour un non , leurs suicides, leurs tortures.
J'aime leur politique , retorse et passionnante.
J'aime leurs valeurs , même si , comme les autres , ils se sont lentement fait bouffer par l'argent.
J'aime leur grandeur comme leur décadence.
Ca dépayse.
Et aujourd'hui , les fesses calées sur mon bureau , j'aime expliquer à mes teenagers stakhanovistes de la consommation que l'épicurisme , c'est pas " La grande bouffe " grandeur nature , mais
plutôt le moyen de faire le tri entre plaisirs nécessaires et plaisirs superflus.
Ou encore leur faire remarquer que , on a beau avoir mis 2000 ans dans la vue à ces has-been , nos citoyens à nous , pas plus que les leurs , n'ont encore aujourd'hui le droit de se marier
s'ils ont le malheur d'être de la jaquette. Mais que les romains , eux au moins , n'étaient pas de gros homophobes et que même Jules César ne crachait pas dessus de temps à autre.
Vous avez dit politique ?
Absolument.
Bizarrement , sans que ça colle avec le reste de mon tableau perso , j'ai toujours aimé tout ça.
J'aime jusqu'au fait douloureux que , dans un monde comme le nôtre , ça ne sert absolument à rien.
Les batailles perdues d'avance sont toujours les plus belles.
Alors , fonctionnaire ? Prof ?
Evidemment.
Je ne sais rien faire d'autre.
Je soupire , le menton dans la main , en remuant le café qui doit me faire émerger pour de bon de ma sieste impromptue.
Plus que quatre jours avant la reprise.
Soupir.
Ca passe vite , quinze jours. Puis faudra attendre cinq semaines pour avoir de nouveau quinze jours.
Hé hé.
Vous êtes dégoûtés? C'est comme ça , c'est la vie.
A tous les faux-cadres top actifs qui me demandent d'un air méprisant à quoi ça sert de savoir lire le grec et le latin , la réponse est toute trouvée.
A rester dans mon canap deux semaines sur neuf.
Pas mécontente d'avoir cravaché pour décrocher un 17 à mon oral sur Platon.
Hé hé.
N'empêche que c'est pas facile d'avoir autant de congés.
Parce qu'on s'habitue.
Cet après-midi , mes pantoufles sur la table basse , enfouie dans mon plaid , un bon Stephen King à la main , j'ai pris conscience que je n'avais toujours pas intégré l'aspect strictement
nécessaire et inévitable du travail. A la manière des enfants qui demandent naïvement pourquoi ils doivent retourner chaque matin à l'école , je me demande parfois pourquoi je ne pourrais pas
rester tranquillement à la maison comme je viens de le faire pendant ces quelques jours de trêve.
Alors évidemment , je sais pourquoi je DOIS travailler. Tout être humain doit fournir un effort pour obtenir ce qui est nécessaire à sa survie et à sa subsistance.
Enfin , tous... Dans l'absolu , hein. Le capitalisme ignore la philosophie.
Je dois travailler pour payer mon loyer , pour aller à Carrouf , bla bla bla...
Quand même , j'ai vingt-huit ans , je ne suis pas SI à la ramasse que ça.
Mais dans ces instants de bien-être assombris par la perspective de la fin toute proche des réjouissances , je ne peux jamais m'empêcher de renâcler comme un mauvais cheval :
Pourquoi ne puis-je profiter d'une vie déjà si courte autant que j'en ai envie ?
Au TEMPS qui est le mien , et que personne ne me rendra ?
Pourquoi ai-je l'impression de n'avoir jamais assez de temps pour moi , moi qui passe pourtant déjà l'essentiel de mon temps seule dans mon coin à jouer à ce que je veux ?
Je pense à mon grand-père qui a travaillé dès l'âge de douze ans ; à ma grand-mère qui a passé la majeure partie de sa vie à élever ses sept enfants.
Aux générations qui n'ont pas connu les congés payés , ni la retraite , ni les week-ends. Qui ont consumé le temps de leur existence à travailler comme des brutes, du matin au soir ,
parce qu'il fallait bien bouffer et que les grandes interrogations sur le sens de la vie n'étaient pas franchement à l'ordre du jour.
Je pense à nous , trentenaires assez peu souvent parents , à nos soirées au bistrot , à nos vacances de boy-scouts dégénérés , à nos consoles de jeu , à nos discussions sur ce que nous ferons ou
ne ferons pas de nos vies , faute de temps.
A nos blogs ?
A l'instant , je me vois pianoter à mon bureau , comme je le fais maintenant régulièrement. Et je préfère ne pas calculer le temps que ça me prend.
Est-ce le dilemme de notre nouvelle génération d'adultes ?
Osciller en permanence entre les contraintes qui font justement de nous des adultes responsables , et les loisirs qui nous confortent dans une position d'enfant jamais contenté ? Des loisirs qui
rendent plus insupportable encore l'idée que le temps passé à accomplir une tâche imposée et qui nous emmerde est du temps qu'on nous vole ?
Je me suis souvent bercée de l'idée que l'arrivée d'enfants changerait la donne.
Avec le temps qui passe , l'âge qui ne change rien et l'observation des gens qui m'entourent , j'en suis de moins en moins persuadée.
C'est certainement en grands gamins que nous élèverons notre descendance.
Le temps passe , je vieillis , mais rien n'y fait : il y a trop de livres à lire , de films à voir , de musique à écouter , de gens à rencontrer , de vies fantômes à rêver pour accepter sans
chouiner le fait qu'il faut sacrifier huit heures de ses journées , quarante années de sa vie sur l'autel du dieu Travail.
Enfin huit heures... pour vous.
Fallait pas mépriser les langues anciennes.
Noël , c'est beaucoup de sous qui sortent , mais aussi quelques-uns qui rentrent. Santa Claus n'est pas complètement un enculé.
Des sous , des congés , hop ! Alex détache du calepin la liste de gadgets divers et variés que nous complétons de loin en loin et nous voilà chevauchant fièrement...
... vers Ikea.
Ikea , ça veut dire depuis peu zone commerciale de Noyelles-Godault. Le nom vous fait rire? C'est normal , c'est l'effet Pas-de-Calais.
Nous franchissons donc sans peur et sans reproche la frontière noire et charbonneuse du département et quittons l'autoroute.
Pour nous retrouver illico dans l'enceinte d'une base lunaire.
Je précise le contexte pour les non-initiés , piqûre de rappel pour les Chtis :
Noyelles-Godault et , dans la foulée géographique , Hénin-Beaumont , sont deux pôles du bassin minier de Lens. Au XIXème siècle , c'était le grand bonheur , chacun allait gaiement se faire
silicoser le poumon au Fond sous l'oeil ému du grand Capital paternaliste qui offrait le logis , le chauffage , la mutuelle santé ( dûment déduits du salaire de misère , quand même , faut pas
déconner ).
Mais le XXème siècle et la crise sont passés par là et depuis , Hénin-Beaumont , comme toutes ses petites copines du coin , est devenue un trou urbain crasseux , pauvre et mourant.
La solution ? Booster la culture , le suivi social , l'éducation , la prévention de l'alcoolisme et de la toxicomanie , le développement d'une économie de service.
Vous y avez cru ? Vous êtes vraiment de gros naïfs , les gars.
La solution ultime pour occuper nos milliers de chômeurs merdeux et leur pomper le peu de fric qui transite sur leur compte postal ? Le coup de génie pour ranimer nos villes noires et
hagardes?
Construire une putain de cité commerciale JUSTE à côté , bien sûr !
Et quand je parle de CITE commerciale , je pense que peu d'entre vous sont capables de visualiser ce à quoi je fais allusion.
En ce jeudi après-midi tout plein de vent et de nuages inquiets , tournant sans fin sur des parkings inconnus , j'ai soudain pensé à cette nouvelle de Stephen King où les poids lourds s'animent
d'une vie monstrueuse et autonome et chassent l'homme sur une planète recouverte de macadam.
Nous avons cherché l'enseigne d'Ikea pendant près de dix minutes. Rappelons tout de même qu'on est au Plat Pays , hein. Par temps clair , on voit les falaises de Douvres en montant sur une
chaise.
Là , la poitrine oppressée , nous avons accompli un circuit inédit façon nouvelle attraction Disney :
La ville qui N'EXISTAIT PAS.
Des Parallélépipèdes monstrueux , des routes , des parkings qui entretiennent l'illusion qu'il n'y a PAS D'ETRE HUMAIN aux alentours.
A perte de vue.
Temple de la consommation? A Noyelles-Godault , on passe tout simplement dans une autre dimension. Si vous avez déjà lu du Lovecraft , vous touchez du doigt l'angoisse primitive que j'ai éprouvée
à tourner sans fin dans ce piège carnivore.
Halleluja , nous trouvons Ikea.
Je ris nerveusement en jetant un regard circulaire sur le parking. Blindé.
Nous persistons , trouvons une place. Je sors de la voiture , tends une clope à Alex en lui jetant un regard entendu. Je me sens comme une vache à lait qui vient volontairement se faire traire ,
les flancs serrés contre des milliers d'autres. Malaise.
A l'intérieur , nous déambulons selon le circuit savamment déterminé , bien au chaud dans notre troupeau de zombies. Je me sens tellement mal à l'aise que je me conduis comme une gamine attardée
, je chante " un week-end en Italie " , je teste tous les gadgets à la con , j'ouvre les tiroirs des meubles , je défais un lit d'expo , je fais mine de m'enfoncer deux doigts dans la gorge avec
force borborygmes devant une paire de rideaux.
Ce qui est plutôt pathétique. Le serpent se fout du sens critique de la grenouille une fois qu'il l'a avalée.
Ce qui l'est encore plus , c'est que je suis quand même contente des porte-savons en caoutchouc violet tout mous , du tapis , du porte-serviettes , de la housse de couette que nous avons déballés
comme des gosses une fois rentrés à la maison.
C'est joli.
Et puis , mon amoureux est un génie , mais il ne peut pas tout fabriquer non plus.
Mais quand même.
Je déteste acheter , je déteste aimer le faire , je déteste le faire dans un endroit que des marketeurs cyniques ont conçu pour que je le fasse , je déteste le faire au milieu de cette foule de
gens qui s'imaginent construire ainsi leur identité , leur particularité. Leur singularité.
Tu veux être un homme , une femme adulte et responsable? Tu veux te sentir créatif , cultivé , intéressant ? Tu veux apprendre le bon goût , la beauté ?
Achète la table Mölger , allée 10 , emplacement 4.
Tu veux prouver que tu existes? Que tu es tangible aux yeux des autres , que tu possèdes ta place dans ce monde?
Eteins ton cerveau et refais ta cuisine. Rouge , hein , c'est hyper tendance.
En rentrant d'Ikea , après avoir bordé ma belle housse de couette toute neuve , je me suis assise dessus et j'ai regardé pensivement les murs de cette maison qui ne m'appartient pas.
Ils sont vides , je n'y ai accroché que quelques citations par-ci par-là. La tapisserie est abîmée , mes penderies sont en toile , il n'y a presque pas de meubles. Tout est dépareillé , récupéré
, vaguement remis sur pied.
Et vous savez quoi ?
Tout peut brûler.
Mes deux chats sous le bras , la main dans celle d'Alex , je regarderai le vide flamber.
Ca , c'est fait.
C'était chouette , j'ai eu plein de cadeaux , à mon âge , ça mérite d'être signalé.
Plus qu'une étape , et on bascule pour de bon.
La maison vibre déjà moins d'excitation , le nouvel an compte pour du beurre.
On n'est plus en 2006 , on n'est plus au terme de cette foutue année pavée de braises et de cendres. Je ne me traîne plus à plat ventre , les doigts labourant la terre pour avancer , les dents
serrées sur la lèvre pour m'exhorter à être forte.
Je ne compte pas les jours pour enterrer l'année. Pas cette fois-ci.
On est un an plus tard.
On va clôre cette année 2007 , qu'on a tenté de faire rimer avec tous les mots les plus stupides ( " fête , blanquette , trottinette , pincette " ) , avec le souffle moins court. Car l'année
a été plus paisible , plus lucide , plus illuminée que ne l'ont été beaucoup d'autres.
On a cravaché pour que la vie avance dans le bon sens , même si le bon sens a longtemps ressemblé à droit dans le mur.
Et on en est là , aujourd'hui.
Et chaque fin me fait penser à la dernière , et chaque fin me fait penser à la prochaine.
Nous savons tellement ce que nous avons posé derrière nous , nous savons si peu ce que nous poserons devant nous , ce sur quoi nous poserons un pied plus ou moins ferme.
Combien de semaines , de jours me reste-t-il avant la prochaine crise de déprime ?
Habiterai-je toujours cette maison ?
Aimerai-je le même homme avec la même force , le même émerveillement ?
A quoi ressembleront mon visage , mes cheveux ?
Comment se porteront ma mère , mon père ?
Serai-je entourée des mêmes amis ? Qui en plus , qui en moins ?
Serai-je toujours une fille? Une mère ?
De quoi serai-je fière , de quoi aurai-je honte ?
Qu'aurai-je accompli et terminé , que me restera-t-il à faire ?
Est-ce que j'y croirai autant que j'arrive à y croire aujourd'hui ?
Cette année dont je me souviendrai quand je serai vieille et que je me retournerai , cette année qui ne sera qu'une année parmi d'autres quand elle sera terminée , cette année est devant moi ,
maintenant.
A cinq jours , à mes pieds , elle m'attend.
C'est dans ces derniers jours de nuit précédant l'aube que la peur du jour me reprend.
La peur de ce qui m'attend.
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