Si ce n'est toi c'est donc ton père

Publié le par freakylady

J'ai beau crâner en assénant aux copains agrippés à leur chrono que MOI , j'ai encore deux ans devant moi , le fait est que ça commence à sentir sérieusement la trentaine. Pa seulement dans le dégradé d'anniversaires qui s'annonce , mais dans l'air du temps et dans les réflexions du moment : décisions , bilans , projets.
On en est quand même tous un peu là.

Sachant qu'au terme d'une année ô combien riche en événements de toutes sortes , le check up intermédiaire fait apparaître qu'on ne s'est finalement pas trop mal démerdé.
Dans l'ensemble , on va plutôt bien. Grâce t'en soit rendue céleste Papy.

A l'heure donc où , les uns et les autres , nous nous tricotons mine de rien une vie d'adulte, où nous nous arrachons progressivement à nos névroses de grands ados, où nous osons tout doucement nous dire que ce ne sera finalement peut-être pas si MERDIQUE que ça , ...

C'est nos parents qui partent en sucette.

D'abord , c'est votre mère qui vous annonce un jour au téléphone avec une voix que vous ne lui avez jamais entendue qu'elle a un cancer.
Ce qui est impossible , évidemment.

Impossible , puisque votre mère , c'est ce super-héros à lunettes qui vous a tenus , vous , vos frères et soeurs ,  à bouts de bras tout au long de votre enfance ; elle qui , à la manière d'un dieu indien , a toujours eu deux douzaines de bras pour vous torcher les fesses tout en corrigeant ses copies et distribuer les tracts du Parti ; elle qui , au milieu des hurlements et des larmes , a quand même nourri et hébergé votre petit ami psychopathe, orphelin et toxicomane pendant un paquet de mois ; elle qui , malgré vos soupirs agacés ( "mamaaaan..." ) s'obstine à glisser un tupperware de 2 kg dans votre sac de fringues lavées et repassées par ses soins ( "il FAUT que tu manges ! ") ; c'est dans ses jupes que vous allez pleurer quand votre vie amoureuse part en lambeaux ; elle qui paye la caution de votre appart parce que vous avez décidé de tout claquer derrière vous et que vous n'avez plus rien ; elle qui , d'une voix joyeuse et jamais plus lourde qu'une plume , vous engueule d'un gentil " bah alors, tu étais morte? " quand vous avez oublié le téléphone un peu trop longtemps.

Votre mère , quoi.

Qui , tout à coup , est susceptible de mourir.

Alors évidemment , elle ne meurt pas , parce qu'elle est bien trop forte pour ça. Mais elle est fatiguée , elle perd ses cheveux et vous posez votre main sur son crâne chauve , elle est optimiste mais vous sentez que ça ira tout de même mieux quand les résultats des examens seront revenus.
On lui met des choses sous la peau, des aiguilles dans les veines , et rien que pour ça vous foutriez bien le feu à l'hosto dans lequel on OSE porter la main sur elle. Même si c'est pour la sauver.

Vous êtes toute petite, mais tout à coup vous vous sentez aussi très grande , suffisamment pour la soulever , la porter dans vos bras et vous envoler pour un pays imaginaire où rien ni personne ne pourra lui faire de mal.

C'est votre mère , vous êtes son enfant ; mais la faiblesse a changé de camp.

Ma mère va bien , elle est jeune et en pleine forme , mais un jour je serrerai dans mes bras son corps mort.

L'approche de la trentaine , c'est prendre conscience de ce genre de choses.

Alors vous me direz , " happy end " . Comme dans les téléfims allemands de l'après-midi sur M6.
Beh non. 
J'ai un père , aussi.
Dont je viens d'avoir la seconde femme au téléphone. Apparemment , après vingt ans de vie commune , ça ne sent plus le happy end de M6.
Ca a même une sale odeur de brûlé.

Là , je repose le combiné du téléphone , je regarde le plafond , je respire un grand coup et je me dis :
" Ca ne s'arrêtera donc jamais."

Des années à sortir de l'adolescence , d'autres années pour savoir A PEU PRES où on a envie d'aller , pour entrevoir la forme de stabilité étrange qui sera la nôtre...
... et ce sont les parents qui vacillent.

Je comprends mieux le passage de témoin entre les générations. 
" Sois un Homme , ma fille.
- Comment je saurai que j'y suis arrivée?
- Quand tes yeux verront les sables mouvants sous nos pieds."

Sous nos pieds à tous.



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