les voyageurs de l'autre dimension

Publié le par freakylady

J'ai toujours pensé , ou plutôt ressenti , que la dépression s'apparentait  à l'alcoolisme : quand on est dépressif , on l'est toute sa vie. On peut ne jamais replonger  , mais il faut régulièrement lutter pour ne pas craquer.

Sauf que le dépressif n'a besoin d'aucun apport extérieur pour lâcher les chiens. Il génère son propre alcool , un alcool qu'on ne peut pas jeter à la poubelle ou enfermer dans un placard.

Le dépressif sécrète de l'angoisse, et ce poison-là ne connaît pas de méthadone.

Loin de moi l'idée de dépeindre la vie de dépressif comme un chemin de croix pavé de braises en permanence : la plupart du temps, non seulement on va bien , mais on est carrément heureux. Je suis une femme heureuse.
La plupart du temps , j'accomplis mon petit bonhomme de chemin paisiblement. Je suis Martine. "Martine se lève pour aller au travail" ,  "Martine va chercher ses élèves dans la cour" , "Martine rentre chez elle forte du devoir accompli" , "Martine fait du skate avec son caddie à Carrouf" , "Martine fignole sa tarte au saumon" , " Martine remonte la couette sous son menton et s'endort".
Avec la satisfaction enfantine et tranquille de voir se dérouler une journée agréable et bien remplie de ces mille détails du quotidien que je suis allée chercher à la force du poignet.

Une vie normale, quoi. Quelqu'un de normal.

Sauf que, en dehors de cette saloperie d'interrogation sur la normalité qui a pourri mon existence pendant une grande partie de ma vie ( et quelque chose me dit que ce ne sera jamais complètement fini ) , je SAIS maintenant que je suis quelqu'un de dépressif. Ou d'hypersensible. Ou de déséquilibré. Ou tous les mots que contient le dictionnaire et qui tentent , en vain , de désigner cette nature qui n'a pas de nom.

Ce qui ne fait pas forcément de moi quelqu'un de triste, mais qui me transforme régulièrement en voyageur de la " twilight zone".

Vous savez?
Rien n'a changé, et pourtant l'assiette du monde penche imperceptiblement.
Vous avez bégayé en rabrouant un gamin.
Vous avez un chouilla de retard dans vos cours.
Vous traînez des lettres que vous devez poster depuis quinze jours.
Vous n'avez toujours pas pris rendez-vous chez le médecin.
Internet ne marche toujours pas et vous ne savez pas quoi faire.
Vous avez oublié d'acheter de la mozzarella à Carrouf pour faire votre pizza.
Votre amoureux ne vous a pas suffisamment serrée dans ses bras en rentrant du boulot.

Des bêtises , non?
Des bêtises sans conséquence, qui passeront, s'arrangeront. 

Des bêtises qui pourtant creusent un trou sous vos pas, un trou grandissant qui vous empêche de dormir, qui vous font vous réveiller en soupirant le matin, le front plissé, qui vous donnent envie de vous rouler en boule sous la couette et d'oublier le monde extérieur, de fermer les yeux et de vous boucher les oreilles.
Le ciel est le même , les objets , les gens qui vous entourent sont les mêmes , vous faites les mêmes gestes, les mêmes actes que la veille et l'avant-veille, mais insidieusement tout est devenu plus lourd.

Le monde est le même, mais vous le VOYEZ différemment. Vraiment. Parce que vous avez basculé dans une dimension que seules les âmes malades connaissent. Vous percevez le monde et la vie avec une acuité et un recul qui teintent d'absurdité ce qui , quelques jours plus tôt , faisait encore partie de votre joli quotidien.

A l'intérieur de vous s'enroule alors une étrange ligne à haute tension , qui va de votre ventre à votre gorge , et qui vibre. Tout le temps.

Parfois cette ligne s'étire tellement qu'elle claque.
Autour de vous , tout le monde s'affole :  "Bon sang , mais qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce qui s'est passé?"
Mais rien. C'est bien ça le problème. Il ne s'est rien passé.
Simplement, lorsqu'on est prisonnier de cette dimension trop longtemps , il faut crier et pleurer pour revenir.
C'est impressionnant, je vous l'accorde, mais on est sauvé , on est revenu. Pour un temps.

Parfois , on ferme les yeux et on visualise cette ligne barbelée qui nous écorche doucement de l'intérieur. On la connaît bien , maintenant , alors on lui parle.

" Trop tôt dans l'année , fillette. je suis encore trop forte , tu ne m'auras pas cette fois-ci. Je n'ai pas si peur que ça."

On respire , on enlève ses fringues , et on baise à s'en faire mal avec la personne qui vous aime tel que vous êtes.

Et quand on rouvre les yeux... la dimension maudite a disparu ! Encore plus fort , vous avez fait revenir le soleil...

Je n'ai jamais été portée sur les drogues , ni sur l'alcool. Mais je comprends les gens qui le sont.
Les toxicos se défoncent certainement pour s'éloigner du monde , mais pas de celui que la plupart des gens connaissent. Pas de ce monde jovial et riche , habité et accueillant que peut être notre univers d' hommes.

Je sais que ce qu'ils tentent de fuir , c'est ce monde froid et déserté qu'est la dimension parallèle des dépressifs.

Un monde jumeau, en tout point semblable au nôtre , mais où l'on regarde défiler la vie les mains et le front plaqués sur une vitre froide qui nous empêche de revenir parmi les autres.

Un monde dans lequel on bascule parce qu'on a oublié la mozzarella alors qu'on l'avait pourtant notée sur cette PUTAIN de liste...

Alors, la prochaine fois que vous voyez un cadre sup en cravate pleurer au-dessus de son caddie , sous la pluie , sur le parking de Carrouf , faites-lui un gros câlin. Vous le ferez revenir.

POST SCRIPTUM :

Un immense MERCI aux " Freaky people " ( Lolo , Soph , Rénaldo , Biboul , ...) qui tissent une cocon-communauté grâce à leurs commentaires qui me font AUSSi rire et AUSSI pleurer !





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Sof 15/10/2007 12:54

Ouaou moi aussi me voilà VIP dans ce blog, membre du FPC (Freaky People Club comme a dit Lolo)!!
Encore un article qui m'a fait pleurer, la dimension parallèle du verre à moitié vide. Des fois on en a marre de lutter et on passe la journée sous la couette. Et ça fait un putain de bien après. De lâcher. Enfin. Pour pouvoir revenir dans la dimension des gens "normaux" (mais qu'est ce que c'est en fait? parceque tout le monde est fou quand on regarde bien), la dimension du verre à moitié plein. L'impression que cette dimension est à ta portée, mais ça paraît impossible d'y retourner quand tu l'as quittée. Pourtant là j'y suis. ouf. Mais pour combien de temps?

Lolo 13/10/2007 17:52

Honoré d'être membre du Freaky People Club.
Bouleversant ton dernier témoignage, simplement parce que je m’y retrouve.
Si tu te dis être dépressive, tu te soignes, tu avances. Contrairement à tous ceux qui nous entourent et qui ne voient que le verre à moitié vide (merci Sof pour l'analogie), les désabusés de la vie, les aigris.
Nous, on traine nos pieds parfois, en se flagellant de ne pas aller mieux, mais on va mieux en fait. Pas tout de suite, pas comme on voudrait, mais petit à petit. On ne regarde pas tout le temps en arrière en se disant "c'était mieux avant" et "la vie c’est nul ». On s’active dans notre petit monde, pour retrouver cet état de bonheur qu’on a parfois (de plus en plus souvent ?)
Tu vas mieux que l'année dernière, tu ne donnes pas l’impression de t’enfoncer petit à petit. On est plusieurs à aimer le personnage que tu joues. Plusieurs à voir ce qui se cache en fait derrière la carapace et qu’on aimerait bien attraper…