O rage , O désespoir...

Publié le par freakylady

Je ne pensais pas  que ça viendrait si tôt.

Il faut dire aussi que je bénéficie d'un capital santé hors compétition : jamais une fracture, je possède encore mon appendice et mes dents de sagesse, je n'ai jamais tâté du point de suture. Je n'ai mis les pieds ( devant) à l'hôpital que pour une intéressante opération de la foune ( cherchez " bartholinite " dans le dico ,c'est à se tordre de rire ), mais je suppose que c'était un simple rappel à l'ordre du Seigneur Tout-Puissant qui m'a ainsi punie par là où j'ai pêché. 
Sinon, que dalle.
Un corps de rêve en parfait état de marche.

Sauf que, hier matin, le Dr Hassaini m'a méchamment rappelé ma condition d'être humain, et donc périssable. 
Sympa, d'ailleurs, ce petit médecin. Un peu déconcentré par ma toute nouvelle culotte-shorty noire et blanche avec de la dentelle et tout, mais hyper-pro.
Et puis, j'ai senti qu'il était ravi de récupérer une jeunette au milieu de tous les croulants qui défilent dans son cabinet d'angiologie pour planifier l'amputation de leurs orteils.

Je lui expose donc mon petit souci esthétique ( des veines bleues pas belles sur mes mollets, ça craint l'été en mini-short ) , et il commence par dérouler son questionnaire de pro :
Est-ce que j'ai des soucis de santé?  Aucun, m'sieur ( fierté )
Est-ce que je prends un traitement?  Un p'tit Lexo de temps en temps, ça compte?
Est-ce que je prends la pilule?  Nan nan, la méthode Ogino j'adore... oui, m'sieur.
Est-ce que je fume?  ( je ne baisse pas les yeux, j'assume...) oui, m'sieur.

Là... Evidemment, le bon docteur secoue tristement la tête. Pas bien. Je regarde le plafond en attendant que ça passe.

Autre question:
Des antécédents de problèmes veineux dans la famille? Mmm... à vrai dire, j'ai l'impression que ça fait partie du top Five des sujets de conversation chez Mémé depuis que je suis en âge de comprendre ce qu'on raconte autour de moi. Donc, oui, des putain d'antécédents, m'sieur.

Re-grimace du docteur.

Qu'à cela ne tienne, nous vérifions l'état de mon paysage veineux à l'écho-dopler. Pour les non-initiés, on vous fait la même chose qu'aux femmes enceintes, mais sur les jambes ; pas de foetus , mais des arborescences de vaisseaux . Cosmique.

Et comme aux femmes enceintes à qui on annonce que leur embryon a six doigts à chaque main, le bon docteur Hassaini m'annonce avec une voix désolée que c'est pas génial ce qu'il voit là. " Reflux bla bla... varices bla bla... grossesse vous allez déguster bla bla... boulot debout ça craint bla bla... bas de contention bla bla..."
J'en oublie la perspective du mini-short pour 2008.

Je renfile mes chaussettes en flageoleant un peu tandis que le docteur imprime mon écho-dopler. Je tente timidement une approche rassurante:
" Ca se soigne ces bobos-là? "
Il lève les paumes en l'air d'un air dubitatif.
" C'est comme les caries , c'est toujours mieux de les faire au fur et à mesure... Mais des varices, vous en aurez inévitablement. De toute façon, vous êtes bonne pour l'opération d'ici quelques années grand max."

Je bleuis légèrement. L'opération en question, c'est enlever la veine de la jambe. Qu'on fait glisser comme un grand spaghetti hors de la chair.
Ah, j'ai oublié de vous dire? Je ne SUPPORTE pas qu'on me touche les veines. Ni la vue du sang, ni rien. Pour certains ce sont les araignées, la craie sur le tableau noir, le vide, moi c'est les veines. C'est comme ça.

D'où mon asphyxie passagère. Même si je sais que l'opération est tout ce qu'il y a de plus bénin et que plein de gens y passent.
Reste que je vais devoir lâcher un morceau de moi avant d'atteindre les trente-cinq ans.

Je sors précipitamment du cabinet pour m'allumer une clope, ce que je n'ai pas fait depuis trois jours à cause d'une bonne grosse bronchite. Je la savoure tout en ayant l'impression que les varices fleurissent sur mes mollets à chaque bouffée.

Ce n'est pas tant la perspective de voir mes jambes de déesse se marbrer au fil du temps, ni celle de passer sur le billard qui me fait flipper.
C'est plutôt la prise de conscience brutale que mon corps va vieillir, changer et même s'abîmer.

Ce qui est impossible. 
Impossible, puisque j'aurai quatorze ans pour toujours et que je suis le premier être humain qui ne mourra jamais.

Etrangeté de l'esprit.
J'ai toujours eu, et même de façon excessive, conscience de la finitude des choses et des gens.
Syndrome de l'abandon ou pas, J'ai toujours été hantée par la peur de perdre les gens qui m'entourent, ce qui a fait que j'ai toujours anticipé la fin de tout et de tout le monde.

J'ai imaginé la mort de toutes les personnes que j'aime, imaginé la douleur atroce que j'éprouverai à ce moment-là, les regrets qui seront les miens à propos de tout ce que je ne leur aurai pas dit.
J'imagine toujours le moment où je quitterai un lieu dans lequel je viens d'emménager.
J'imagine toujours la fin à venir. 
Puisque tout a une fin , non?

Sauf moi.

Je n'imagine pas pouvoir mourir , ni même tomber malade , voir mon corps et mon esprit faiblir et ne plus m'obéir comme ils l' ont toujours fait ; c'est comme si j'abritais un petit enfant-dieu , assis en tailleur , les bras croisés et les sourcils froncés , qui disait simplement : " Non ".

Tout , tous les autres , mais pas moi.
C'est juste impossible.

Approcher la trentaine , donc , ça n'est pas seulement acquérir la conscience aiguë que vous survivrez à vos parents ; c'est également prendre conscience que d'autres vous survivront , à vous. Que d'autres beautés et d'autres jeunesses prendront le pas sur les vôtres , qui finiront fatalement par se dissiper comme un rideau de fumée.

Je penserai à toi , Dr Hassaini , quand je jouerai à la Playstation , la clope au bec , perclue d'arthrose à 98 ans , la télécommande de mon lit automatisé à portée de main et Nine Inch Nails à fond la caisse dans mon studio de résidence pour futurs clamsés...

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Commenter cet article

cubik 08/11/2007 16:48

une playstation a 98 ans? même dans les musées, on la trouvera plus >)

Lolo 01/11/2007 18:54

Je déconseille une recherche sur google IMAGES, de Bartholinite. Beuh ?