La voix de son maître

Publié le par freakylady

Eh non, je ne vais pas parler de mon père...
Trop évident.
Même si, a y est, je l'ai vu ( une fois tous les six mois, c'était dimanche dernier ).
On ne va pas retomber dans le décortiquage de mon marasme Oedipien, même moi ça me fatigue à la longue.
Quoique , apparemment , il y a de la contamination dans l'air , hein cocotte?
Font chier , nos pères. Bref.

Mais tant qu'à bidouiller de la psychologie de comptoir , creusons l'intéressante question des hommes.

La semaine dernière , 13 h  et des cacahuètes, je guette l'intervention de Dominique A au " Fou du roi " sur France Inter ( ouais , je suis prof et j'écoute France Inter , c'est comme ça ) : le loustic sort un album live , et pour l'occasion , il joue régulièrement la chanson " Le courage des oiseaux " avec un nouvel arrangement qui tue et qui me fait grimper aux rideaux.
J'attends donc , assise sagement sur mon plan de travail. 
Dominique débarque , tricote sa chanson tout seul avec ses loops, évidemment il déchire tout. Je fais des bonds partout dans la cuisine pendant que les auditeurs applaudissent poliment. Dominique lâche sa guitare et va répondre , sympa , aux questions à deux balles du caniche à mémères Stéphane Bern.

Et là , ma température interne s'effondre de dix degrés aussi sec et quelque chose (mon coeur? ) tombe en chute libre dans mon estomac.
Car Dominique , quand il ouvre la bouche , a la voix de Thomas.

Thomas. Mes copines de fac n'ont pas besoin de précisions, je les ai bassinées avec ce garçon à CHAQUE heure de CHAQUE journée pendant deux ans. J'épargnerai aux autres la description du bonhomme et de la non-relation cataclysmique que j'ai cru entretenir avec lui pendant ce qui fut, pour le coup, la période la plus pourrie de mon existence.

Pour fairer vite : je l'ai aimé à m'en arracher le coeur , il était non seulement un salaud , mais un authentique pervers ( comme on en trouve dans les manuels de psychiatrie , sanss déc' ) et je l'ai eu dans la peau et dans la tête pendant un temps très, très long. Un siècle d'obsession maladive et stérile, pendant lequel il m'a manipulée comme une jolie poupée et a rasé au napalm la moindre aspérité de ma personnalité.

C'est peu dire qu'il m'a marquée , le lascar.

Mais j'avais vingt ans , j'en ai huit de plus , j'ai épuisé des centaines d'heures de discussions fiévreuses à son sujet , avec mes amis , ma mère , mon psy , je me serais même mise à croire en Dieu s'il avait pu m'aider à comprendre.
Depuis , je me suis construite , j'ai aimé d'autres hommes , j'ai été aimée en retour , et j'ai définitivement rangé sa silhouette, son visage et son regard au placard.
Fermé à triple tour , le placard. On n'est jamais assez prudent.

Mais ce jour-là , Thomas est revenu par la bouche de Dominique A.
Et d'un seul coup , dans cette cuisine qu'a repeinte amoureusement mon chéri actuel, à des kilomètres de la résidence U de Lille Sud, je suis redevenue l'espace de quelques secondes la petite belette tremblante charmée par le serpent fatal qu'il était.
J'ai revu son visage , son regard quand il avait envie de moi , son regard quand il avait eu ce qu'il voulait , sa silhouette que j'épiais par la fenêtre de ma chambre. Et au-delà , j'ai revu ce que j'étais , ce qu'il avait fait de moi quand je l'aimais. Ce qu'il a contribué à faire de moi , depuis lui.

Je suis allée dans la salle de bains et j'ai longtemps regardé mon visage. Pour me convaincre que je n'ai plus vingt ans , que je n'ai pas à avoir peur, que tout ça est derrière moi. Que je sais qui je suis , que je sais que je suis , que j'ai toujours été , plus forte que lui.
Je suis revenue dans la cuisine , et j'ai monté le son de la radio en me concentrant sur mes poireaux.

Sauf que la nuit , il est revenu. Il était tel que je l'ai connu , ses traits étaient étonnamment nets. Il m'avait retrouvée , il était venu me chercher , et c'était tellement évident ! 
N'ai-je pas été créée pour lui?

Je me suis réveillée à deux heures du matin en cherchant le corps de mon amoureux sous les draps, avec la peur absurde , pendant quelques secondes brumeuses, d'y trouver celui de Thomas.

Je ne peux pas nier que, au cours de toutes ces dernières années , j'ai pensé à la façon dont je réagirais d'il sortait tout à coup de terre , comme il lui est déjà arrivé de le faire.
Si , après toutes ces années , j'aurais enfin la force de lui faire baisser les yeux. Et de lui tourner le dos.
D'avoir le dernier mot. Enfin.

Thomas. Jean-Pierre. Ils ne sont pas si nombreux , mais il y en a d'autres. Que je revois parfois en rêve, qui me reviennent pour mieux m'échapper une nouvelle fois. Pour me renvoyer à la femme que j'ai été , et dont on n'a pas voulu.

Les fantômes de nos amours passées sont étonnamment tenaces, et ils surgissent parfois au détour d'un quotidien qu'on a pourtant infléchi , à la force du poignet , dans le sens de notre épanouissement , loin de ce qui nous a autrefois détruit ou fait du mal. 
Ils se dressent de nouveau devant nous pour nous prendre par la main et nous ramener de force à ce que nous étions , et que nous ne voulons plus être.
" Souviens-toi que tu m'as aimé " , nous disent-ils. " Souviens-toi de qui tu étais."

Finalement , Alzheimer , ça peut avoir du bon. 

Rien à foutre. J'écouterai " Le courage des oiseaux " jusqu'à ce que je n'y entende que la voix de Dominique. Et la mienne, par-dessus. En gueulant le plus fort possible.
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