hit the road , Jack

Publié le par freakylady

Il y a des jours comme ça.

Je me souviens , AIIB , de nos discussions passionnées à propos de l'inspiration artistique et de la façon dont elle se nourrissait ou pas de nos vies ; du constat que nous faisions tous les deux , et que je réfutais pourtant , qu'on est d'autant meilleur en art qu'on est malheureux dans la vie.
" Le désespoir n'est pas un fond de commerce ".
Je continue de croire qu'il n'en est effectivement pas un ; je reconnais cependant aujourd'hui qu'il reste un putain de turbo. 
Hélas trois fois hélas.

A contrario , le bonheur ne trouve pas ses mots. Son vocabulaire est si délicat et si fragile qu'on a peur de s'y risquer ; on se contente d'approcher la main sans vraiment l'effleurer , comme une merveille de toile d'araignée qui peut se déchirer au moindre courant d'air.

Mon bonheur de ce matin trempe de Beauté tout ce sur quoi je pose les yeux :
Alex qui dort profondément , enfoui sous les couvertures , ses cheveux répandus sur l'oreiller , gardé comme une idole par les deux chats posés en rond à ses côtés.
Un rayon de soleil précis comme un couteau qui transforme le petit salon où j'aime tellement traîner et me cacher en tableau de Hopper.
L'herbe du jardin , le ciel comme un cadeau , vert sur bleu.
Le rose des murs , le vert des murs. 
La table de cuisine sur laquelle je passe encore une fois la main , avec fierté , avec admiration , parce que c'est l'homme que j'aime qui l'a fabriquée.
Mes mains , posées sur la table , dans lesquelles je vois celles de ma soeur.
Le moindre détail de ma maison , qui me renvoie à tout ce qu'il y a de beau et d'heureux dans ma vie.

Un état d'apesanteur dans lequel je suis depuis hier , comme quand on tombe amoureux.
Et c'est un peu ça , finalement ; je suis tombée amoureuse.

Ca fait tellement de bien , ça chahute l'esprit tellement fort de tomber sur un livre qui nous prend le coeur dans une secousse dès les premières pages.

Le genre de bouquins que je connais de nom , que j'ai identifié comme un objet mythique , mais que j'ai tenu à distance comme tous les mythes qui suscitent un engouement trop bruyant à mon goût. Je ne l'avais jamais lu , pour la même raison qui m'a retenue d'écouter Jim Morrison pendant longtemps parce que c'était l'idole des connards pédants que je méprisais au lycée , de regarder " Easy Rider " parce que c'était la référence hippie des cinquantenaires bedonnants et aigris , de lire le " Da Vinci Code " parce que soi-disant ça désillait les yeux de toute la chrétienté.
Pour le dernier cas , j'aurais dû tout simplement me méfier parce qu'il se trouve que c'est juste de la pisse de chat. Bref.

J'ai toujours éprouvé une méfiance , pourtant souvent injustifiée , à l'égard de tout ce qui excite les masses.

Mais là , étant tombée dessus par hasard à la bibliothèque , j'ai enfin commencé à lire " Sur la route " de Jack Kerouac. 

Et paf !
Une claque de Beauté dans la gueule.
Je ne l'ai pas lâché de la journée ( si , juste deux heures pour regarder une troisième fois " la vie aquatique" de Wes Anderson ) .

Une grande montée de bonheur comme seule la littérature sait m'en apporter.
La sensation du premier fix après une pénurie d'héro , de la première gorgée d'eau après la chaleur : ça faisait tellement longtemps que je n'étais pas tombée en amour pour un livre.

Alors , comme je suis absolument incapable de décrire quelque chose que j'aime avec fureur , quelques étincelles , juste pour le plaisir d'écrire quelque chose de beau :

" Mais alors ils s'en allaient , dansant dans les rues comme des clochedingues , et je traînais derrière eux comme je l'ai fait toute ma vie derrière les gens qui m'intéressent , parce que les seules personnes qui existent pour moi sont les déments , ceux qui ont la démence de vivre , la démence de discourir , la démence d'être sauvés , qui veulent jouir de tout dans un seul instant , ceux qui ne savent pas baîller ni sortir un lieu commun mais qui brûlent , qui brûlent , pareils aux fabuleux feux jaunes des chandelles romaines explosant comme des poêles à frire à travers les étoiles et , au milieu , on voit éclater le bleu du pétard central et chacun fait : " Aaaah ! "

" Au bar , je dis à Dean : " Bon dieu , mec , je sais très bien que tu n'es pas venu me trouver uniquement pour apprendre l'art d'écrire et , après tout ,la seule chose dont je sois sûr , c'est que tu montres dans cette affaire l'acharnement d'un accro à la benzédrine. "

" Et , pendant que j'étais assis à écouter ce chant de la nuit que le bop est devenu pour nous tous , je pensais à tous mes amis qui , d'un bout à l'autre du pays , étaient tous vraiment dans la même immense arrière-cour , aussi délirants et frénétiques. "

" Je regardai le haut plafond craquelé et réellement je ne sus plus qui j'étais pendant près de quinze étranges secondes. Je n'étais pas épouvanté ; j'étais simplement quelqu'un d'autre , un étranger , et ma vie entière était une vie magique , la vie d'un spectre. J'étais à mi-chemin de la traversée de l'Amérique , sur la ligne de partage entre l'Est de ma jeunesse et l'Ouest de mon avenir , et c'est peut-être pourquoi cela m'est arrivé justement en cet endroit et à cet instant , par cet étrange après-midi rougeoyant. "

Je n'ai pas le copyright , je ne vous mets pas les 300 pages , mais le coeur y est.
Un coeur qui bat la chamade , en cet heureux matin de décembre.

N.B. : Allez , challenge , les gars. En plus de me montrer à l'occasion votre cul poilu , confiez-moi les bouquins qui vous ont retournés , et dégottez-moi de belles citations qui font du bien à l'âme quand on les lit.
Et soyez spontanés , hein , on est pas chez Pivot.

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dominique 19/12/2007 23:00

C'est ça, mon oeil!!

freakylady 19/12/2007 22:48

ATTENTION , la madre a encore frappé !!!
Mais non mamaaaaan , c'est un effet de styyyyyle...
je t'embrasse fort

dominique 19/12/2007 22:35

effectivement si on était chez Pivot, il y aurait un N devant le verbe puisque c'est une négation!
Ceci dit, je crois que je vais bientôt imprimer le tout et te chercher un éditeur!Continue...

Francis 18/12/2007 13:05

Si tu aimes les récits de voyage, ce que j'ai lu de mieux, c'est l'Usage du Monde, de Nicolas Bouvier (deux ans pour faire le trajet Suisse-Afghanistan à deux, avec une voiture pourrie, dans les années cinquante, je crois).

"Assez d'argent pour vivre neuf semaines. Ce n'est qu'une petite somme mais c'est beaucoup de temps. Nous nous refusons tous les luxes sauf le plus précieux : la lenteur."


Sinon, je suis fan absolu des chroniques de Vialatte :
Les chats sont de sales bestioles qui lacèrent les fauteuils et font pipi au milieu des salons, après quoi ils vont s’établir sur les genoux d’une dame respectable, une présidente de confrérie, une grand-mère de parents d’élèves, une lauréate de jeux floraux infiniment maigre et savante. Tel est l’avis de plusieurs personnes autorisées. Ce sont des choses qu’on ne permettrait même pas à un vieux général en retraite tout couvert de décorations, ou au premier vicaire d’une paroisse distinguée. A un igame, à un banquier utile, à un diplomate en fonction. Et que font les dames ? Elles disent « Minou, minou, minou. » On voit par là combien le mal est profond.
Les chats montent ensuite sur les toits où ils font le sabbat toute la nuit avec des cris affreux d’enfants qu’on assassine.

freakylady 17/12/2007 17:00

meuh non , pas de tête. Tu crois que j'apprends du Kerouac par coeur? On a droit au recopiage... ( les BD , ça marche aussi )