la ville

Publié le par freakylady

Quand j'étais petite , je jurais mes grands dieux que jamais je ne quitterais la campagne.

Ma campagne d'alors n'était pas bien loin de la civilisation urbaine , mais suffisamment tout de même pour me faire vivre au milieu des champs.
Je me baladais à vélo sur les longs chemins de terre sinueux. J'arrachais des choux-fleurs dans le champ du voisin. Je tentais de capturer des têtards dans les fossés. Je blanchissais de frayeur au clapotement que produisaient les rats sur mon passage. Je grimpais dans l'aulne qui bordait mon jardin et je regardais le village au loin.
Je m'arrêtais souvent sur la route pour contempler l'horizon plat , cet horizon de champs et de peupliers qui n'appartenait qu'à moi. Mon domaine. Ce domaine que je ne quitterais jamais.

Et puis j'ai eu dix-sept ans , avec les années est venue l'envie profonde de me barrer en courant. Dans un endroit grouillant de monde , inconnu et loin de ma campagne. Loin de l'endroit qui me rattachait à mon adolescence. Me construire , trouver qui j'étais , c'était forcément m'en aller. Et forcément vers la ville.

Je suis allée à Paris. J'y suis restée un an. Le temps nécessaire pour réaliser que j'avais dans la peau ce Nord que je méprisais tellement , que les gens me manquaient , que le ciel me manquait , que je haïssais cette ville énorme qui m'avalait et m'étouffait.

Je suis arrivée à Lille. J'avais dix-huit ans , je rentrais à la fac.

Vendredi dernier , je suis allée voir Biboul de retour provisoire de Londres. Rendez-vous au Sherwood , rue Massena. La rue des cafés , une rue mythique qui ne vit que la nuit.

J'ai réalisé en cherchant la bonne sortie sur l'autoroute que je n'étais pas sortie sur Lille depuis des années. Je n'y vais désormais que pour les manifs , dont je peux suivre le trajet les yeux fermés ( d'ailleurs c'est ce que je fais , les manifs servant essentiellement à papoter avec les copains ) , ou pour voir ma copine Caro.
Je n'ai pas arpenté le coeur de la ville depuis des plombes.

En tournant dans les rues pour trouver une place , j'ai réalisé à quel point la ville est plus facile à pied. 
Je me suis souvenue de la façon dont je battais la semelle sur les trottoirs de Lille , dans tous les sens , d'un point cardinal à un autre , les rues borgnes , les avenues.
Le métro , le souffle pneumatique des portes , le front collé à la vitre , contemplant les immeubles durant les passages aériens.
Le bus , la nuit. Les vieux agressifs qui poussaient pour monter.

Je me suis souvenue de tout , tout ce que j'ai vécu dans cette ville , dans ses rues.

Le meilleur Kebab de la ville , chez Kemer.
Le magasin de fripes vendues au kilo , boulevard Gambetta. Je porte toujours le pattes d'éph que j'y ai acheté pour 15 francs.
Le restaurant chinois où , pour 35 francs , on faisait mine d'être des adultes qui se payaient le resto , alors qu'on conservait précieusement nos mégots de clopes pour la fin du mois.
La place blanche du musée.
La rue de Béthune , avec son flot vertical de gens , rebondissant d'une boutique à une autre.
Le Majestic , le Métropole , les séances de 11h.
La salle de billard , rue Princesse , où on a commencé à réellement goûter le vin rouge.
Le Ballatum , dans le vieux Lille , où les copains ont sauvé mon honneur en explosant de rire en choeur quand un beau gosse que j'avais tenté de Plaquer a fait son entrée avec sa copine.
Le studio de Marie , dans lequel elle a enfermé Perrine le jour de sa soutenance de maîtrise.
L'appart fabuleux de Marie-Caro , où la température stagnait à 5° dans les chiottes et où les murs disparaissaient sous les tonnes de prospectus , flyers , images , ... de toutes les couleurs.
L'appart de Thomas où on se réunissait le lundi soir pour mater six épisodes d'affilée des " Cités d'or " , en chantant le générique six fois à pleins poumons et avec la chorégraphie.
La station Porte de Douai , où je descendais pour gagner à pied la résidence U Bas-Liévin.
La grande roue sur la place , dans laquelle je refusais de monter par peur du vertige.

Le moindre mètre carré de cette ville , rempli à craquer des pensées , des sentiments , des attentes , de l'enthousiasme , de l'angoisse de mes vingt ans.

Et la rue Massena , donc , où je traînais les bars en comptant ma monnaie.

Vendredi , je me suis arrêtée devant chacun des cafés qui ont depuis changé de propriétaire , de nom.
La Clave n'existe plus. Je n'y croiserai plus Thomas.
J'ai bien regardé des deux côtés de la rue , serrant les pans de mon manteau , à l'aise dans ma peau de presque trentenaire , apaisée dans ma peau de Frédérique d'aujourd'hui.

Je crois que je cherchais machinalement du regard une grande bringue mal nippée et inquiète marchant à longues enjambées , mais je n'ai vu personne.

Et dans ma tête , " Under the bridge " des Red Hot Chili Pepper : 

" Sometimes I feel like I don't have a partner
  Sometimes I feel like my only friend
  Is the city I live in
  The city of angels
  Lonely as I am
  Together we cry "

 

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Commenter cet article

Lolo 26/12/2007 10:24

Etonnant, c'est aussi ce que je me dis en ce moment, dans mon Sud natal. Gros bisous de la maison de Sof et Gillou qui sont dans le Nord là.

bumblebee 23/12/2007 22:54

C'est un peu ce que je ressens quand je reviens à Paris , justement. Sous les pavés , les souvenirs...